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samedi 15 août 2020

BORIS SOUVARINE (1895-1984)

Portrait of Boris Souvarine (s.d.) (14369834947).jpg

https://maitron.fr/spip.php?article131590      Biographie de Boris Souvarine



Portrait of Boris Souvarine (s.d.) (14369834947).jpg
BiographieBoris Souvarine
Naissance
Décès
 (à 88 ans)

SépultureCimetière ancien de Neuilly-sur-Seine
Nom de naissanceБорис Константинович Лифшиц
Pseudonymes
Boris Souvarine

Varine
Nationalités
Activités
Autres informations
A travaillé pourL'Humanité
Partis politiquesSection française de l'Internationale ouvrière
Parti communiste français
Cercle communiste démocratique
Archives conservées parInstitut international d'histoire sociale

Boris Souvarine, pseudonyme de Boris Lifschitz, né le 5 novembre 1895 à Kiev et mort le 1er novembre 1984 à Paris, est un militant politique, journaliste, historien et essayiste, russe et français.

Militant communiste, exclu du PCF en 1924, il est dès les années 1920 un des grands critiques du stalinisme, auteur en 1935 d'une biographie pionnière de Staline.

Origines familiales et jeunesse
Boris Souvarine est issu d'une famille juive karaïte d'Ukraine, pays qui en 1895 faisait partie de l'Empire russe ; il est le fils de Kalman1 Lifschitz, ouvrier joaillier2, et de Mina Steinberg3,4,5. En 1897, la famille Lifschitz quitte la Russie pour la France ; elle obtient la nationalité française par naturalisation en 19066.

Après le certificat d'études, Boris entre à l'École primaire supérieure de la rue Colbert7 (2e arr.), mais ne peut terminer le cycle. Il devient apprenti dans une usine d'aviation, tout en acquérant une culture générale et politique assez étendue, grâce à l'université populaire « Coopérative des idées », à la lecture des journaux socialistes, ainsi que celle des classiques du socialisme et de la littérature. Il participe aussi à de nombreux meetings et est marqué par la personnalité de Jean Jaurès. Il obtient un diplôme d'ouvrier d'art de la Ville de Paris8.

La Première Guerre mondiale et ses suites
En 1913, il est appelé sous les drapeaux avec deux ans d'avance en raison d'une erreur de date9 et envoyé à Commercy (155e régiment d'infanterie) ; son frère aîné (Léon, né en 1893)10 est tué au front en mars 1915 ; il est muté à Paris au service de l'Intendance, puis réformé en 1916.

Il adhère alors à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) et se rapproche des socialistes « minoritaires », hostiles à l'Union sacrée et au jusqu’au-boutisme. Il est notamment en contact avec l'équipe du journal Le Populaire (Paul Faure, Henri Barbusse, Jean Longuet). Il entre aussi au Comité de défense du socialisme internationaliste (CDSI).

C'est dans Le Populaire qu'il utilise pour la première fois son pseudonyme. Le nom « Souvarine » vient du roman d'Émile Zola Germinal. Le Souvarine de Zola est un immigré russe, anarchiste voire nihiliste, travaillant dans une mine de charbon du nord de la France. Il y a évidemment quelques analogies entre le personnage fictif et le personnage historique.

Son article le plus notable, à cette époque, est « À nos amis socialistes en Suisse », qui suscite une réponse de Lénine8, dont les positions sont beaucoup plus radicales. Par la suite, avec Charles Rappoport, Souvarine quitte le CDSI et se rapproche des bolcheviks en s’intégrant au Comité pour la reconstruction des relations internationales (CRRI) qui, après la création de l'Internationale communiste (mars 1919), devient le Comité pour la IIIe Internationale.

À partir de 1920, Boris Souvarine est un des animateurs de ce comité, avec Fernand Loriot, Pierre Monatte et Charles Rappoport. Ils militent pour que la SFIO quitte la Deuxième Internationale, ce qui est acquis au congrès de Strasbourg en février 1920, puis adhère à la Troisième Internationale. Peu après le congrès de Strasbourg, Loriot, Monatte et lui sont arrêtés en liaison avec la grève des cheminots de 1920 et sont incarcérés à la prison de la Santé, bénéficiant cependant d'un régime de détention qui leur permet de communiquer largement avec l'extérieur.

Au Parti communiste (1920-1924)
Création du PCF
À la suite du congrès de Strasbourg, deux dirigeants centristes, Ludovic-Oscar Frossard et Marcel Cachin sont envoyés durant l'été 1920 à Moscou, dont ils reviennent en ayant accepté (dans l'ensemble) les conditions d'entrée dans l'Internationale communiste. Au congrès de Tours en décembre, une large majorité approuve donc l'entrée dans l'IC, en votant la motion rédigée pour l'essentiel par les prisonniers de la Santé, mais acceptable pour les centristes.

Le parti prend le nom de Parti socialiste Section française de l'Internationale communiste (SFIC), devenant un peu plus tard le Parti communiste français, le secrétariat général restant à Frossard. La minorité (Léon Blum, Paul Faure) refuse de s'incliner et décide de maintenir la SFIO.

Souvarine dans le PCF et dans l'Internationale communiste
Souvarine est élu au premier comité directeur de la SFIC, et fait partie, en 1921, des délégués français au 3e congrès de l'Internationale communiste (IC, « Komintern ») ; il est élu à la fois au comité exécutif et au Praesidium qui compte alors 7 membres. Le 17 juillet 1921, il entre au secrétariat de l'IC. Aucun Français n'y exercera de fonctions aussi élevées.

À cette époque, Souvarine vit principalement à Moscou, mais est également engagé dans la vie du parti français : il s'oppose au « centre », formé autour du Premier Secrétaire, Ludovic-Oscar Frossard et de Marcel Cachin. Il perd son siège au comité directeur au congrès de Marseille en décembre 1921, mais, après le départ (janvier 1923) de Frossard et de ses proches, qui regagnent la SFIO, le conseil national de Boulogne marque la victoire de l'aile gauche pro-bolchévique ; Souvarine revient au comité directeur, puis entre au bureau politique.

La crise de 1923-1924
En 1923, éclatent entre les dirigeants bolcheviques les conflits qui couvent depuis le début de la maladie de Lénine. Souvarine, qui prend le parti de l’esprit critique face à la direction, et relaie donc parfois les points de vue de Léon Trotski, s'oppose en France à Albert Treint qui a les faveurs de Grigori Zinoviev et de la direction de l'Internationale.

En janvier 1924, au congrès de Lyon, Souvarine sort vainqueur de la confrontation, mais Treint, avec l'appui de Dmitri Manouïlski et de tous les envoyés de l'IC, fait basculer le Comité directeur courant mars. Dans un texte de mars 1924, Souvarine dénonce le « centralisme mécanique, bureaucratique, et irresponsable » au sein de la SFIC. La publication par Souvarine d'un texte de Trotski, « Cours nouveau », dans une brochure financée par souscriptions (notamment du jeune Maurice Thorez), sert de prétexte à son éviction de l'IC et donc de la SFIC, annoncée par L'Humanité le 19 juillet 1924. Son exclusion est une conséquence de son opposition à la « bolchevisation » de la SFIC (en fait « stalinisation »).

Le communiste oppositionnel (1924-1940)
Les périodiques de Souvarine (1925-1934)
De 1925 à 1933, il refait paraître Le Bulletin communiste, organe du Cercle Communiste Marx et Lénine qu'il fonde avec nombre de signataires de la Lettre des 250 (octobre 1925), et qui en 1930 prend le nom de Cercle communiste démocratique. À partir de 1931, il publie avec l'aide (en particulier financière) de Colette Peignot, la revue La Critique sociale (« revue des idées et des livres »), qui comptera onze numéros jusqu'en 1934, mais qui n'est pas officiellement l'organe du Cercle communiste démocratique. À cette revue de haut niveau intellectuel, participent notamment Raymond Queneau, Michel Leiris, Georges Bataille et Simone Weil.

La Fédération communiste de l'Est (1932-1934)
En 1932, le CCD établit une liaison avec un groupe oppositionnel du Doubs, formé par des exclus ou démissionnaires du PCF (Louis Renard, Lucien Hérard, Marcel Ducret, Jules Carrez), qui, quoique tous instituteurs, sont liés au monde ouvrier local (l'entreprise Peugeot) à travers la coopérative ouvrière La Fraternelle de Valentigney. En liaison avec un exclu récent du Territoire de Belfort, Paul Rassinier, ils forment en novembre 1932 la Fédération communiste indépendante de l'Est, dont l'organe Le Travailleur, géré par Rassinier, accueille jusqu'en avril 1934 quelques articles de Souvarine et de Colette Peignot11. La coopération entre le groupe de Paris et Rassinier est du reste difficile ; dans les semaines qui suivent le 6 février 1934, celui-ci se retire sans la moindre concertation, ce qui met fin à la publication du Travailleur et de facto à l'existence de la FCIE, qui ne vivait que par son journal ; la plupart de ses responsables rejoignent un peu plus tard la SFIO.

Analyse et combat contre le stalinisme
L'activité essentielle de Souvarine, en 1933-1934, est la rédaction de sa biographie de Staline, qui est publiée en 1935 sous le titre de Staline. Aperçu historique du bolchevisme chez Plon, seul éditeur à avoir accepté de la publier. Souvarine y démonte les mécanismes des mensonges développés autour de la réalité du régime soviétique, régime qu'il considère comme étant une « négation du socialisme et du communisme » et comme un capitalisme d'État (en mars 1985. L'ouvrage de Souvarine a alors « un retentissement considérable dans les milieux oppositionnels communistes en Europe »12. Peu après la mort de Souvarine, le réalisateur Jean Aurel adaptera cette biographie de Staline sous la forme d'un documentaire pour le cinéma, simplement intitulé Staline.

Pour rendre plus concrète sa lutte contre le stalinisme, il fonde en 1935 l'Institut d'histoire sociale qui rassemble une importante documentation sur le communisme, l'Union soviétique et le mouvement ouvrier en général. Il crée Les Amis de la vérité sur l'URSS, collectif qui publie plusieurs brochures à La librairie du travail. En 1936, sous le pseudonyme de Motus, Souvarine publie le livre À travers le Pays des Soviets.

Alors que nombre d'observateurs accordent créance aux procès de Moscou, il dénonce leur fausseté tout en étant hésitant au sujet des aveux des accusés. Reconnaissant ne pas cerner tous les mobiles de Staline, il avance que celui-ci a voulu se décharger des échecs de sa politique économique sur « des irresponsables »13.

La mort de Colette Peignot (1938)
Cette période est par ailleurs marquée par sa rupture avec Colette Peignot et par la mort de cette dernière en 1938, évoquée avec émotion par Souvarine, en 1983, dans son introduction à la réédition de La Critique sociale : « Le 8 novembre 1938, son frère Charles vint me faire part du décès de notre chère... Araxe.... Alors je n'ai plus rien à dire, ce que j'éprouve est trop personnel pour être partagé. »14.

La Seconde Guerre mondiale et après
Réfugié à Marseille, il y est arrêté en 1940 sur l'ordre du gouvernement de Vichy, mais est libéré grâce à l'intervention d'un officier, son ami Henri Rollin. Il réussit alors à partir aux États-Unis.

Après la guerre, il reprend son combat contre le stalinisme, écrivant dans la revue Est & Ouest, revue d'information sur le communisme mondial aussi bien soviétique que chinois ou autres. En 1957 il crée la revue Le Contrat social, qui paraît jusqu'en 1968.

Jugements sur Boris Souvarine
Branko Lazitch résume ainsi son parcours : « il traita au cours de sa vie d'un seul sujet, du communisme. Il l'aborda en tant que leader communiste-révolutionnaire (1917–1923), en tant que communiste opposant et dissident (1924-1934) et finalement en tant qu'anticommuniste »15. Par contre, Souvarine refusait pour sa part le terme anticommuniste : « Si une seule publication au monde a souligné constamment des incompatibilités essentielles entre marxisme et léninisme, entre léninisme et stalinisme, c’est bien la nôtre, donc tout le contraire de l’anticommunisme. »16 Il dénonçait ce qu'il appelait le « pseudo-communisme », considérant que les régimes du bloc de l'Est représentaient « la plus hideuse caricature du communisme »16. L'historienne Ariane Chebel d'Appollonia note néanmoins que la critique du régime soviétique, que Souvarine a poursuivie sa vie durant, lui a donné le statut d'un « spécialiste incontesté de l'anticommunisme »17.

Boris Souvarine écrivait en 1981 : « J'ai, dès 1960, voulu démontrer que « pour qui s'avère capable de discernement, le marxisme est une chose, d'ailleurs complexe et variable, le léninisme en est une autre, plus simple, et le marxisme-léninisme une troisième qui contraste avec les précédentes par des différences profondes malgré les similitudes verbales ». De nos jours, j'accentuerais fortement tous les adjectifs car, depuis, une incompatibilité absolue s'est affirmée davantage, entre ces notions troubles et captieuses. »18
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Œuvres

Staline, aperçu historique du bolchévisme, Paris, Plon, 1935 (rééditions Champ libre 1978 et 1985, puis éditions Ivrea 1992).
Sous le pseudonyme de Motus, À travers le pays des Soviets, Paris, Éd. de France, 1936.
Cauchemar en URSS, Paris, Revue de Paris, 1937 (réédition Éditions Agone, 2001).
Ouvriers et paysans en URSS, Paris, Librairie du travail, 1937 (réédition Agone, 2001).
Un Pot-pourri de Khrouchtchev : à propos de ses souvenirs, Paris, Éditions Spartacus, 1971.
Le Stalinisme, Paris, Spartacus, 1972.
Autour du congrès de Tours, Paris, Champ libre, 1981.
L'observateur des deux mondes et autres textes, Paris, La Différence, 1982.
La Critique Sociale – 1931-1934, Paris, La Différence, 1983.
Souvenirs sur Isaac Babel, Panaït Istrati, Pierre Pascal — suivi de Lettre à Alexandre Soljenitsyne, Paris, éditions Gérard Lebovici, 1985.
À contre-courant (recueil de textes de 1925 à 1939), Paris, Denoël, 1985.
Controverse avec Soljenitsyne, Paris, Éditions Allia, 1990.
Chroniques du mensonge communiste, textes choisis par Branko Lazitch et Pierre Rigoulot, Plon, 1998.
Sur Lénine, Trotsky et Staline (1978–1979), entretiens avec Branko Lazitch et Michel Heller, précédé de Boris par Michel Heller, Allia, 1990, nouvelle édition précédée de La Controverse sur Lénine, la révolution et l'histoire par Michel Heller, Paris, Allia, 2007.
Feu le Comintern, Éditions le Passager clandestin, 2015.
Boris Souvarine a également écrit (anonymement) une des trois parties de Vers l'autre flamme, publié sous le seul nom de Panaït Istrati en 1929. Réédition : L'URSS en 1930, présenté par Charles Jacquier, Paris, éditions Ivrea, 1997.

Notes et références
La page russe indique : « сын Константина (Калмана) » (« fils de Konstantin (Kalman) » ; la page anglaise lui donne le nom à la russe : « Boris Konstantinovitch Lifschitz ». « Kalman » semble donc être un équivalent de « Constantin »
Maitron. Un « Kalman Lifchitz » est inscrit à la préfecture de la Seine comme « orfèvre, fabricant joaillier » à la date du 5 janvier 1899. Cf. Notice Palissy sur le site du ministère de la Culture.
Souvarine a affirmé, et cela a été signalé par des biographes (par exemple, Jean-Louis Panné, Boris Souvarine, Robert Laffont, 1993), que sa famille était d'origine karaïte (une obédience particulière du judaïsme) ; les noms de ses parents sont cependant des noms ashkénazes.
Une vie révolutionnaire, 1883-1940: Les mémoires de Charles Rappoport, de Marc Lagana, page 370
Dora Maar, d'Alicia Dujovne Ortiz
Maitron.
Devenue lycée Colbert. Cf. Histoire du lycée Colbert sur le site de l'académie de Paris.
Maitron
Ce paragraphe est repris sur la notice du Maitron. Certains points demanderaient à être éclaircis.
Il a aussi une sœur, Jeanne, née en 1904.
Sur cet épisode non négligeable de la vie de Souvarine, voir le livre de Nadine Fresco, Fabrication d'un antisémite, Seuil, 1999, pages 243-250 (l'antisémite en l'occurrence est Paul Rassinier)
Lilly Marcou, Staline vu par l'Occident. Esquisse bibliographique, Revue française de science politique, Année 1972, 22-4, pp. 887-908
Charles Jacquier, La gauche française, Boris Souvarine et les procès de Moscou, Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, Année 1998, 45-2, pp. 451-465
Cité par Fresco, 1999, p. 642.
Préface à Chroniques du mensonge communiste, recueil d'articles de Boris Souvarine, Commentaire/Plon, 1998.
Les Vies de Boris Souvarine, Le Contrat social, volume VIII no 1, janvier 1964, p. 66–67.
Ariane Chebel d'Appollonia, Histoire politique des intellectuels en France, Tome II, Complexe, 1991, p. 89.
Boris Souvarine, Autour du congrès de Tours, Champ Libre, 1981, p. 73 et 74.


Bibliographie

Les Vies de Boris Souvarine sur le site Critique sociale
Courte biographie et quelques textes de Souvarine sur le site Bataille socialiste
Jean-Louis Panné, « Boris Souvarine », dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (« Maitron »), période 1919-1939
Ouvrages sur Boris Souvarine
Anne Roche (dir.), Boris Souvarine et la critique sociale, Paris, La Découverte, 1990
Jean-Louis Panné, Boris Souvarine : prémices d'un itinéraire politique (1895-1919), mémoire de maîtrise sous la direction de Jean-Louis Robert, Université Paris I, 1992 (disponible : Paris I-CHS)
Jean-Louis Panné, Boris Souvarine Le premier désenchanté du communisme, Paris, Robert Laffont, 1993
Charles Jacquier, Boris Souvarine, un intellectuel antistalinien de l'entre-deux-guerres (1924-1940), thèse de doctorat de sociologie sous la direction d'Annie Kriegel, Université Paris X (Nanterre), 1994, dactylographiée (disponible : Paris X-BU, Paris I-CHS, Rennes IEP).
Histoire du Parti communiste
Philippe Robrieux, Histoire intérieure du parti communiste, tomes I et IV, Paris, Fayard, 1984.

lundi 8 juin 2020

Camp du Drap d'Or : il y a 500 ans, François Ier et Henri VIII organisaient la fête la plus chère de l'Histoire


RÉCIT. Camp du Drap d'Or : il y a 500 ans, François Ier et Henri VIII organisaient la fête la plus chère de l'Histoire

Le plus célèbre tableau consacré à la rencontre du Camp du Drap d'Or se trouve au palais de Hampton Court. / © BRITISH SCHOOL / AUTEUR EXACT INCONNU
Le plus célèbre tableau consacré à la rencontre du Camp du Drap d'Or se trouve au palais de Hampton Court. / © BRITISH SCHOOL / AUTEUR EXACT INCONNU
Les deux souverains, en se rencontrant à mi-chemin entre Ardres et Guînes, près de Calais, ont marqué l'Histoire en organisant 18 jours de festivités avec un étalage de luxe jamais vu depuis.
Par Quentin Vasseur

Rencontre diplomatique, coup de com' politique et fête la plus chère de l'histoire... Il y a 500 ans, près de Calais, se tenait la rencontre du Camp du Drap d'Or, entre François Ier et Henri VIII.

À cette date, le 7 juin 1520, le roi de France et le roi d'Angleterre se rencontraient pour vivre 18 jours de festivités d'un luxe inouï, entre Ardres et Guînes. Festins faramineux, joutes, bals... sans parler des installations : le nom de "Camp du Drap d'Or" n'est pas une métaphore...

Pourquoi cette rencontre ?


En 1519, l'Europe entre dans une nouvelle ère. À la mort de l'Empereur du Saint-Empire Maximilien Ier, le 12 janvier 1519, le trône est vacant et deux hommes rivalisent pour l'occuper : Charles, son petit-fils roi d'Espagne depuis trois ans, et François Ier,  roi de France depuis quatre ans. Un troisième candidat les rejoint, encouragé par le Pape : Henri VIII, roi d'Angleterre depuis dix ans.


François Ier peint entre 1527 et 1530 par Jean Clouet.
François Ier peint entre 1527 et 1530 par Jean Clouet.


Les trois hommes sont jeunes, intelligents, ambitieux... Et l'enjeu, lui, est colossal : le Saint-Empire couvre alors l'Espagne, la majeure partie de l'Italie et l'équivalent actuel de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Belgique, des Pays-Bas et de la Suisse. Il englobe également les villes de Lille, Dunkerque, Strasbourg ou Chambéry. Certes, le titre d'Empereur est symbolique, mais son prestige est immense.


Une carte de l'Europe en 1525 / © A SCHOOL ATLAS OF ENGLISH HISTORY
Une carte de l'Europe en 1525 / © A SCHOOL ATLAS OF ENGLISH HISTORY


La compétition se réduit rapidement à un duel entre Charles et François Ier, qui lèvent des fonds pour convaincre – ou plutôt acheter – les votes des princes-électeurs. Le souverain espagnol dépense deux tonnes d'or, contre une tonne et demie pour son homologue français. L'Espagnol est finalement élu à l'unanimité à Francfort le 28 juin 1519... non sans avoir massé des troupes à l'extérieur de la cité. C'est l'avénement de Charles Quint.


Charles V peint vers 1515-16, au moment de son élection, par Bernard van Orley.
Charles V peint vers 1515-16, au moment de son élection, par Bernard van Orley.


La France se retrouve encerclée, mais François Ier n'a pas renoncé à ses prétentions : devenu duc de Milan après la cinquième guerre d'Italie (et la bataille de Marignan en 1515), il lorgne toujours sur le royaume de Naples. La confrontation avec Charles Quint est inévitable et le souverain français se voit contraint de chercher des alliés. Près de 70 ans après la fin de la Guerre de Cent Ans, le roi d'Angleterre Henri VIII semble être le parfait candidat.


Henri VIII peint entre 1530 et 1535 par Joos van Cleve.
Henri VIII peint entre 1530 et 1535 par Joos van Cleve.


Les deux rois, par l'intermédiaire de leurs conseillers et notamment le puissant cardinal Wolsey, en Angleterre, décident d'une rencontre près de Calais, alors seule possession anglaise sur le continent. "L'an 1519 (...) fut accordé une entrevue entre leurs deux Majestés, à cette fin qu'en personne ils puissent confirmer l'amitié faite entre eux par leurs Conseillers", raconte Martin Du Bellay dans ses mémoires. "Fut pris jour auquel le Roi se trouveroit à Ardres et le Roi d'Angleterre à Guînes. Puis par leurs Conseillers fut ordonné un lieu à my chemin d'Ardres et Guînes, où les deux Princes se devoient rencontrer."


Cette rencontre, la première entre les deux jeunes rois, est l'occasion de bomber le torse : François Ier veut montrer que la France – 16 millions d'habitants – est une vraie puissance capable de rivaliser avec Charles Quint ; tandis qu'Henri VIII entend prouver que la cour de la petite Angleterre – quelque 3 millions d'âmes – n'a rien à envier à celle de son rival héréditaire.

Une caricature datant de 1850 et montrant la rencontre entre François Ier et Henri VIII.

Du pavillon d'or au palais de verre


Cette "opération séduction" (du moins dans l'esprit de François Ier) va prendre la forme d'une compétition où chacun tente de surpasser l'autre en richesse et en splendeur. Quitte à endetter les deux royaumes...

La rencontre est prévue au "Val Doré", situé à mi distance d'Ardres et de Guînes, dans ce qui correspond aujourd'hui à la commune de Balinghem. Dans les mois qui précèdent la date fatidique, chaque nation fait construire un camp somptueux, digne d'y loger son roi, sa reine et ses grands nobles. Près de 3000 personnes sont invitées de chaque côté, et certaines estimations montent à 10 000, voire 12 000 personnes en total, serviteurs compris.

Archives : en juin 1520, François Ier et Henri VIII se rencontraient au Camp du Drap d'Or

François Ier fait dresser à Ardres 300 à 400 tentes et pavillons couverts de fil d'or et de soie. Si la reine mère, son épouse et les grands nobles disposent chacun de leurs propres quartiers, le pavillon où loge François Ier les surpasse en taille et en luxe : il est haut de 120 pieds (plus de 36 mètres), large de 16 pas (moins de 10 mètres) et est soutenu par des mâts d'ordinaire utilisés pour la construction de bateaux. Il est bien sûr recouvert de 360 pieds (110 mètres) de drap d'or. Une statue de Saint-Michel de près de deux mètres, le surmonte, sculptée dans du bois de noyer et couverte de dorures.




À Guînes, Henri VIII n'est pas en reste et fait ériger un "palais de verre", estimé à l'équivalent de 100 m², crénelé et surmonté de tours aux angles. La base est en brique et les murs sont faits de bois, peints pour ressembler à des briques. Surtout, près de la moitié du bâtiment est en verre, composée de vitraux somptueux. En 1857, Gustave Servois relate le témoignage d'un moine de passage qui "croit voir le temple de Salomon, et il récite le discours que tint la reine de Sabba devant le roi des Juifs".




Les mémoires de Robert III de la Marck, seigneur de Fleuranges témoignent aussi de son émerveillement. Côté français, "les principales [tentes] estoient de drap d'or frisé dehors et drap d'or frisé dedans, tant chambres, salles que galleries, et avoit tout plein d'aultre drap d'or ras, et toilles d'argent et toilles d'or." Côté anglais, la demeure éphémère était  "toutte de toille et de boys, et les plus belles verrière qu'on vit jamais ; car la moictié de la maison estoit touttes de verrière, et vous asseure qu'ilz y faisoit bien cler".
Rappelons que les deux camps sont temporaires, et ont dès le départ vocation à être démontés après les festivités...

Des préparatifs dantesques


"Ce sont plusieurs centaines d’artisans et d’artistes qui furent mobilisés pour l’occasion", écrit Aurélie Massie, auteure d'une thèse sur "les artisans du Camp du Drap d’Or (1520) : culture matérielle et représentation du pouvoir" (lire en ligne). "Dès le printemps 1520, un chantier colossal est mis en place. Les dépenses sont astronomiques."

Côté français, les tentes et pavillons ont nécessité 35 000 aunes de canevas (soit 41 300 mètres). Le bois de pin, de sapin, de chêne et de noyer nécessaires à la construction des mâts sont acheminés depuis l'Auvergne et le massif du Forez, dans la Loire. Quant aux fleurs de lys d'or, aux draps d'or et à la soie, indique Aurélie Massie, ils proviennent de Florence et Venise.


Des documents attestant le versement des salaires de forgerons (à gauche) et de fabricantes de tentes et couturiers (à droite)
Des documents attestant le versement des salaires de forgerons (à gauche) et de fabricantes de tentes et couturiers (à droite)


Construites et assemblées à Tours, les tentures devaient encore être peintes ou décorées, pour un prix souvent faramineux. À titre d'exemple, le peintre royal Jean Bourdichon, est payé 1070 livres, 6 sols et 8 deniers tournois pour les dorures ornant la statue de Saint-Michel. Le salaire d'un charpentier ou d'un menuisier, lui, oscillait entre 5 sols et 7 sols par jour, celui d'un forgeron peu qualifié démarrait à 3 sols par jour. Une fois prêtes, les tentes étaient ensuite emballées dans des couches de serge – de l'étoffe légère – pour être transportées avec le plus grand soin, en charrettes, vers Ardres.

Dès le printemps 1520, un chantier colossal est mis en place. Les dépenses sont astronomiques

Aurélie Massie

Côté anglais, le chantier mobilise 500 charpentiers, 300 maçons, 100 menuisiers... et sans doute parmi les meilleurs du royaume puisque le maître menuisier et le maître charpentier du roi sont de la partie. Le palais de Guînes et ses vitraux, dont la fabrication est supervisée par le vitrier du roi, sont en avance sur leur temps : le matériau est coûteux et la noblesse n'adoptera les verres à vitre que quelques décennies plus tard.
Pour leurs matériaux, les Anglais font venir du bois de Hollande et se servent des carrières de pierre de Fiennes, à côté de Guînes. Les comptes officiels font aussi état de l'achat de 484 aunes (soit 571 mètres) de tapisseries d'Arras et, en avril 1520, d'un achat pour 2355 livres de draps d'or, de velours et d'autres matériaux à un certain John Cavalcanti, sans que l'on sache exactement à quoi ils ont servi.
L'un des symboles de ce faste, c'est l'installation de l'"Arbre de l'honneur" au sommet d'un monticule : une œuvre où s'entremêlent deux arbres artificiels – framboisier pour François Ier et aubépine pour Henri VIII – en bois, et recouverts de damas, de satin vert et de tissus d'or. Leurs fleurs et de leurs bourgeons sont faits de soie.




Le chroniqueur anglais Edward Hall écrira dans ses mémoires (texte en anglais) : "Les arbres qui brillaient dans cette plaine extraordinaire — l'Aubépine pour Henri, le Framboisier pour François — étaient eux aussi forgés d'argent et d'or vénitien, jusqu'à éclipser la nature elle-même par cet artifice, et leurs fleurs ainsi que leurs fruits étaient des symboles dorés de leur amitié et de leur alliance."
Si la décoration impressionne, les festivités ne vont pas non plus manquer de surprises...

Naissance d'une légende


Le 31 mai 1520, Henri VIII embarque à Douvres pour se rendre à Calais. La scène est immortalisée dans une toile peinte à la gloire du roi anglais.


L'embarquement d'Henri VIII à Douvres pour Calais, artiste et date inconnus.
L'embarquement d'Henri VIII à Douvres pour Calais, artiste et date inconnus.


"Ainsi le roi débarqua à Calais à environ onze heures du matin. Dès que le roi, la reine et les grands eurent débarqué, ils allèrent avec le roi et la reine à l'église Saint-Nicolas à Calais", raconte Elis Gruffudd, soldat gallois stationné dans la cité des Six Bourgeois. "L'après-midi, les gens du roi avec leur équipement débarquèrent au port de Calais (...) Le roi envoya en hâte un seigneur appelé sir Thomas Boleyn à Ardres au roi de France." Ce Thomas Boleyn, ambassadeur de la couronne en France, n'est autre que le père d'Ann Boleyn, la future seconde épouse d'Henri VIII.

Les toits étaient couverts d'une soie qui scintillait comme de l'or fondu

Edward Hall

Puis, le 7 juin, vient la rencontre. Le jour J, "le Roi et le Roi d'Angleterre, montez sur chacun un cheval d'Espagne, s'entre-abordèrent, accompagnez chacun de sa part de la plus grande noblesse que l'on eût vu cent ans auparavant ensemble, étant en la fleur de leurs âges, et estimez les deux plus beaux Princes du monde, et autant adroits en toutes armes, tant à pied qu'à cheval", s'ébahit Martin du Bellay dans ses mémoires  "Je n'ay que fair de dire la magnificence de leurs accoutremens, puisque leurs serviteurs en avoient en si grande superfluité, qu'on nomma ladite assemblée le camp de drap d'or."


Deux portraits de Martin Du Bellay.
Deux portraits de Martin Du Bellay.


La légende était née ; et si les chroniqueurs français ne tarissent pas d'éloges, les Anglais ne sont pas en reste, surtout lorsqu'il s'agit de décrire le camp guînois bâti par leur roi. "Jamais on n'a vu un spectacle plus noble", témoigne Edward Hall. "Le palais d'or, qui étincelait sur la plaine de Guînes, se dressait comme par enchantement. Devant les portes se tenait le vieux dieu du vin [Bacchus], drappé d'or, et au-dessus de sa tête était écrite la devise, que Rabelais avait repris à son compte : 'faictes bonne chere qui vouldra'.

Une gravure du 19e siècle représentant la rencontre entre François Ier et Henri VIII.


À l'intérieur du camp, Edward Hall décrit "une scène d'une beauté éblouissante. Les toits étaient couverts d'une soie qui scintillait comme de l'or fondu. D'or était les tapisseries, cerclées de pierres précieuses. D'or étaient les chaises et les coussins. La chapelle était une plus belle merveille encore. Au-dessus de l'autel se trouvaient douze statues dorées [de saints]. La croix dans le confessionnal du Roi était en or, d'or étaient les bongeoirs ; même le toit était doré !"


Bas-relief montrant la rencontre du Camp du Drap d'Or, à l'Hôtel de Bourgtheroulde de Rouen.
Bas-relief montrant la rencontre du Camp du Drap d'Or, à l'Hôtel de Bourgtheroulde de Rouen.


Les costumes doivent refléter, eux aussi, la magnificence des deux royaumes, et les convives "reçurent l’ordre de revêtir leurs plus beaux habits afin de ne pas déroger à leur rang", souligne Aurélie Massie. Velours, satin, damas, broderies de fils d'or... Du Bellay écrira que "la dépense superflue fut si grande que plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs forêts, leurs prés sur les épaules", après les avoir sacrifiés pour s'offrir de luxueux vêtements.

Singes dorés et Dragon de Calais


Que serait une fête sans banquets ? Selon l'historien anglais Glenn Richard, 100 000 œufs ont été fournis et 3000 moutons et agneaux, 800 veaux et 300 bœufs ont été abattus pour fournir la viande de ces 18 jours de ripailles, arrosées de 66 000 litres de bière et  200 000 litres de vin, essentiellement du vin clairet auxerrois, de Beaune, de Grave et d'Orléans, ainsi que du vin blanc de Gascogne. "Des dizaines de cuisiniers, sauciers, écuyers de cuisine, échansons, poissonniers, bouchers participèrent à l’élaboration des festins", énumère Aurélie Massie.

Les fontaines à vin, décrites par Robert III de la Marck et Edward Hall ne sont pas non plus un mythe. On en trouve deux dans le camp anglais, équipées de trois tuyaux qui distribuent respectivement eau, vin et hypocras, un vin sucré au miel et aromatisé d'épices. Des élèves d'un lycée professionnel calaisien en ont même conçu une reproduction, censée pouvoir distribuer de la vin ou de la bière à l'occasion des 500 ans de l'événement. Une autre reproduction a été faite à l'extérieur du palais de Hampton Court, demeure préférée d'Henri VIII.


La reproduction de la fontaine à vin devant le Hampton Court, qui était le palais favori d'Henri VIII. / © MIGUEL MEDINA
La reproduction de la fontaine à vin devant le Hampton Court, qui était le palais favori d'Henri VIII. / © MIGUEL MEDINA


Les banquets avaient également deux convives d'un genre particulier : deux singes recouverts de feuilles d'or, que le sultan ottoman Selim Ier avait offert à Henri VIII et que ce dernier avait décidé d'amener avec lui à la rencontre. Une idée formidable, tant les créatures ont séduit le roi français.

"Le Roi de France se montrait très curieux, à jouer avec ces petits fripons qui faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour voler et importuner ses conseillers, pourtant il a demandé à ce qu'ils soient présents à chaque banquet", s'amusait par la suite le cardinal Wolsey.


Le cardinal Wolsey, peint vers 1610-11, bien après sa mort, par Sampson Strong.
Le cardinal Wolsey, peint vers 1610-11, bien après sa mort, par Sampson Strong.


C'est ce même cardinal Wolsey qui célèbre la messe du 23 juin, en présence des deux souverains, à la veille du dernier jours des festivités. Une messe interrompue lorsqu'un dragon survole le camp franco-anglais. Décrit par des témoins comme une salamandre, une comète ou un dragon en feu, il s'agirait plutôt d'un cerf-volant à l'effigie du dragon des Tudor, équipé de feux d'artifice et lancé depuis Guînes en guise de propagande. 




Aurélie Massie a retrouvé, dans les comptes du "Revels Office", "des achats de lin pour un dragon". De quoi faire du Calaisis une terre de dragons, 499 ans avant que n'émerge des eaux la créature de la compagnie "La Machine".

Le jour où Henri VIII a défié François Ier à la lutte


Ensuite, que serait une fête sans divertissements ? Les joutes, les tournois, les mascarades, les danses, les bals occupent une place importante de ces 18 jours, le tout mis en musique par des ménestrels ou des chœurs, selon la situation.


Lithographie peinte au milieu du 19e siècle par A. Provost et représentant la rencontre du Camp du Drap d'Or.
Lithographie peinte au milieu du 19e siècle par A. Provost et représentant la rencontre du Camp du Drap d'Or.


Aux joutes sont conviés les meilleurs chevaliers des deux royaumes, comme le déduit si justement Martin du Bellay : "Par douze ou quinze jours coururent les deux Princes l'un contre l'autre, et se trouva audit tournoy grand nombre de bons hommes d'armes ainsi que vous pouvez estimer, car il est à présumer qu'ils n'amenèrent pas les pires."

Illustration de 1886 montrant les joutes du Camp du Drap d'Or.

Ces joutes, auxquels participent quelque 150 personnes, présentent à elles seules une incroyable organisation : les Anglais sont allés jusqu'aux Pays-Bas pour acheter des chevaux, se sont procurés 2000 têtes de lances en métal dans les Flandres, et 1000 épées à Milan. Les rois eux-mêmes y participent : les montures de François Ier venaient de Mantoue et celles d'Henri VIII de Naples. Un espace de 275 mètres sur 97, entouré de tentes pour abriter les spectateurs, est aménagé au pied de "l'Arbre de l'honneur". Sur ce dernier, les combattants pouvaient d'ailleurs accrocher leurs boucliers.

Mon frère, je veux lutter avec vous

Henri VIII à François Ier (selon Robert III de la Marck)

Afin d'éviter toute crise diplomatique, les deux rois combattent côte à côte dans ces joutes, contre des volontaires. Cela n'empêche pas le souverain français de se retrouver le nez en sang. Un chevalier français connaîtra un sort plus tragique, accidentellement tué lors d'une joute contre son frère, raconte Karen Watts, auteure de Tournaments at the Court of King Henry VIII (texte en anglais).


D'autres sports sont pratiqués : combat à pied, concours d'archerie... L'une des surprises, et l'événement le plus commenté de la rencontre reste le défi lancé par Henri VIII à François Ier : "Mon frère, je veux lutter avec vous", lui aurait-il lancé, selon le seigneur de Fleuranges. Ses conseillers tentent de l'en dissuader, mais il insite et François Ier, lui-même féru de lutte bretonne, n'est pas contre. Rien n'y fait et les deux jeunes hommes finissent par s'affronter en plein air. La défaite du roi Tudor, pourtant bon sportif, frise l'humiliation.

Contrairement à une idée répandue, ce n'est pas cet épisode qui causera l'échec des négociations entre les deux rois. D'ailleurs, pour sa revanche, Henri VIII aurait proposé à François Ier de s'essayer à d'archerie : le roi Valois n'a semble-t-il pas été capable de manier le longbow anglais, trop lourd.

Et la politique, dans tout ça ?


Entre les banquets et les jeux, on en oublierait presque que l'entrevue est d'abord un événement diplomatique. Derrière les accolades, les embrassades et les signes d'affection – dès leur première rencontre, alors qu'ils se trouvent encore à cheval – il y a d'évidentes arrière-pensées.


Dessin ayant servi à l'élaboration du bas-relief qui se trouve à l'Hôtel du Bourgtheroulde à Rouen.
Dessin ayant servi à l'élaboration du bas-relief qui se trouve à l'Hôtel du Bourgtheroulde à Rouen.


Dans la tente dressée au milieu du Val Doré, à équidistance des deux camps, où ils discutent entourés chacun de deux grands nobles, les sujets ne manquent pas : les pensions royales versées par la France à certains nobles anglais, les corsaires français qui malmènent le commerce, un projet de croisade... énumérait en 2015 le Figaro dans une série consacrée aux Tudor. Surtout, il y a ce projet d'alliance franco-anglaise contre le très puissant Charles Quint.

Une gravure du 19e siècle représentant la rencontre entre François Ier et Henri VIII.

Tout est fait pour mettre en scène la formidable amitié entre les deux souverains, de l"Arbre de l'honneur" artificiel jusqu'à cette visite à l'improviste, un matin,  lorsque François Ier quitte Ardres en catimini, avec deux gentilhommes et un page pour se rendre au camp de Guînes. Évidemment, il est stoppé par les archers anglais qui gardent le pont. 
"Et quant le roy veit qu'ilz estoient estonnez qu'ilz passoit parmy eulx, [il] leur demanda où est la chambre du roy son frère", raconte Robert III de la Marck. Ce à quoi le gouverneur de Guînes "luy dist : « Sire, il n'est poinct encorre esveillié ». Et passe tout oultre, et va jusques à la dicte chambre hurter à la porte, et esveille le roy d'Angleterre et entre dedans." Henri VIII, "esbahys" mais pas contrariant, lui aurait alors lancé : "Mon frère, vous m'avés faict le meilleur tour que jamais homme me fit, et me monstres la grande [confiance] que je doybt avoir en vous". Il offre alors à François Ier un précieux collier, tout en refusant celui que ce dernier fasse de même en échange.
De retour au camp, le roi de France se fera sermonner par ses conseillers, et notamment le seigneur de Fleuranges, pour cette initiative risquée. Cela n'empêchera pas Henri VIII de lui jouer le même tour le lendemain matin...


Robert de la Marck peint en 1834 par François-Edouard Picot.
Robert de la Marck peint en 1834 par François-Edouard Picot.


À l'issue de ces dix-huit jours de fête, les rois, les reines et les nobles de chaque côté s'échangeront de coûteux cadeaux et les deux rois, "amis pour la vie", se promettront de se revoir chaque année.
Peine perdue : 20 jours plus tard, le cardinal Wolsey organisera une rencontre autrement plus modeste entre Henri VIII et Charles Quint à Gravelines. Leur traité d'amitié, signé à Calais, se transforme en véritable alliance contre la France en 1521. Lorsque François Ier réessaiera, en 1522, de prendre le royaume de Naples, déclenchant la Sixième guerre d'Italie (1521 - 1522), il aura face à lui le "frère" qu'il a espièglement tiré du lit à Guînes.




En réalité, Henri VIII n'avait dès le départ aucun intérêt à s'allier avec François Ier, et une fête de 18 jours, si luxueuse soit-elle, ne risquait pas d'y changer quoi que ce soit : le "Pale of Calais" représente l'unique possession anglaise sur le continent et la seule manière d'acquérir d'autres territoires autour de cette zone était d'affronter la France.

Henri VIII n'avait pas non plus intérêt à s'aliéner les Pays-Bas espagnols (car gouvernés par Charles Quint depuis l'Espagne) avec qui le commerce est vital pour l'industrie lainière anglaise.

Même le traité censé acter un mariage entre leurs enfants, le dauphin français (âgé de 3 ans) et Marie Tudor (4 ans, la future "Marie la Sanglante") est finalement annulé au bout de trois ans.

Une facture salée


Le Camp du Drap d'Or est très vite devenu le symbole du luxe à outrance, y compris pour les contemporains de François Ier et Henri VIII. Plusieurs historiens ont tenté d'en estimer le coût. Philippe Hamon, dans "L'argent du roi. Les finances sous François Ier", estime qu'"il est difficile de fournir un chiffre global, mais à partir d’indications partielles, une estimation de 400 000 [livres tournois] de dépenses ne paraît pas excessive."

"La préparation matérielle nécessite un emprunt de 200 000 lt sur la place lyonnaise", écrit encore Philippe Hamon. "D’ailleurs le remboursement de 124 099 lt correspondant à l’achat de draps d’or et de soie en prévision de la « veue d’Ardres » n’est toujours pas achevé en 1543. Le maître de la chambre aux deniers, qui a un compte particulier pour ses débours du camp du Drap d’Or, y mentionne une dépense de 30 290 lt, essentiellement destinée aux banquets. Enfin la Normandie aurait à elle seule déboursé 99 100 lt pour le financement de la rencontre." À l'époque, les recettes de la couronne provenaient aux ¾ des impôts.

Selon les critères Tudor, c'est une SOMME FOLLE.

Greg Jenner

Pour Aurélie Massie, "les dépenses pour la construction et l’acheminement des tentes françaises peuvent être estimées à 206 552 livres tournois", Côté anglais, où une livre sterling vaut 10 livres de Tours, les comptes sont moins détaillés. Le total avoisinerait les 36 000 livres sterling.


Extraits de livre de comptes relatant l'achat de matériaux.
Extraits de livre de comptes relatant l'achat de matériaux.


Greg Jenner, historien très présent dans les médias britanniques, s'est lancé en 2016 le défi d'estimer ce que coûterait, aujourd'hui, la rencontre du Field of Cloth of Gold : "Le roi François Ier a dépensé 400 000 livres tournois (40 000 £ dans la devise des Tudor) sur cet événement de deux semaines", écrit-il sur son blog (texte en anglais). "Mais la couronne a ensuite revendu une grande partie des tissus et des costumes en 1543, récupérant 125 000 livres tournois. Alors soyons généreux et disons qu'il n'a dépensé que 275 000 livres tournois / 27 000 £. (...) Le roi Henri VIII, pas du genre modeste, a dépensé 36 000 £ sur ces festivités – plus que les dépenses annuelles de la maison royale, et plus du tiers des recettes annuelles de l'Angleterre, qui sont de 90 000 £. Selon les critères Tudor, c'est une SOMME FOLLE."


"Essayer de mesurer l'équivalence de valeurs à plusieurs siècles d'intervalle est une tâche presque impossible, puisqu'il n'y a pas de manière précise de le faire", prévient celui qui n'est pas "un historien de l'économie", avant de s'y hasarder malgré tout : il convertit sommairement 63 000 £ de l'ère Tudor en 32 300 000 £ actuelles, grâce à un convertisseur calculant l'inflation.
Mais il reste impossible de comparer le pouvoir d'achat à cinq siècles d'intervalle : "Aujourd'hui, 32,2 millions de livres permettent d'acheter un grand manoir à Londres, ou un bon attaquant de Premier League. Mais au temps des Tudor, 63 000 £ aurait été suffisant pour embaucher 2,1 millions de fermiers pour une journée, acheter 165 000 vaches ou 45 000 chevaux."

Tout ça pour rien ?


Ces sommes astronomiques n'ont pas été complètement gaspillées. Outre les tissus et vêtements revendus par la couronne française, une bonne partie des matériaux qui ont servi aux camps ont été réutilisés. "C’est ainsi que dès le 5 juillet 1520, le maître de l’Artillerie de François Ier, Jacques de Genouillac décida de fortifier la ville d’Ardres en récupérant en partie le bois de chêne et de sapin des pavillons du Camp du Drap d’Or afin de contrer une possible menace impériale", écrit Aurélie Massie.


Plan des fortifications d'Ardres en 1596. / © BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE
Plan des fortifications d'Ardres en 1596. / © BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE


La rencontre n'a peut-être pas abouti sur le plan diplomatique, mais elle est entrée dans l'histoire comme l'un des symboles du faste de la Renaissance.
Le Camp du Drap d'Or marquera les esprits et sera célébré dans les arts, les récits ou les poèmes. Clément Marot, poète officiel de François Ier, lui dédiera la ballade du "Triomphe d'Ardres et Guignes, fait par les rois de France et d'Angleterre".

Chaque journée nouvelle surpassait la journée précédente, jusqu’à ce que la dernière s’appropriât les prodiges de toutes"

Le comte de Norfolk, dans "Henry VIII" de Shakespeare

L'or décrit par Edward Hall inspirera à Shakespeare le prologue de sa pièce Henry VIII (1613). Le duc de Norfolk y raconte la rencontre, où "chaque journée nouvelle — surpassait la journée précédente, jusqu’à ce que la dernière — s’appropriât les prodiges de toutes. Aujourd’hui, les Français, — tout clinquant et tout or, comme des dieux païens — éclipsaient les Anglais ; le lendemain, ceux-ci — faisaient de la Grande-Bretagne l’Inde : tout homme qui surgissait — semblait une mine. Les pages nains étaient — autant de chérubins, tout dorés" (traduction de Victor Hugo). 

Shakespeare Henry VIII (Shakespeare's Globe)

Politiquement, Henri VIII n'a pas perdu la face devant son puissant voisin et puisera même dans l'événement de quoi renforcer son image : la célèbre toile peinte vers 1542 (en illustration de cet article) a probablement été conçue dans ce but. 


Il faut attendre douze ans pour que les deux souverains se revoient, en 1532 à Calais. Cette fois, la tendance s'inverse : Henri VIII a répudié Catherine d'Aragon, sa première épouse jugée incapable de lui donner un fils, et cherche alors à épouser la jeune Ann Boleyn. Mais le Pape désapprouve cette conduite et le roi anglais sollicite François Ier pour obtenir un soutien de taille.


Anne Boleyn peinte entre 1533 et 1536.
Anne Boleyn peinte entre 1533 et 1536.


Pas rancunier, le roi de France le lui accorde et Ann Boleyn deviendra – avec une issue tragique – la seconde des six épouses du "Barbe Bleue" anglais. Difficile en tout cas de croire qu'un siècle plus tôt, les deux royaumes étaient encore des ennemis mortels...

https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/pas-calais/calais/recit-camp-du-drap-il-y-500-ans-francois-ier-henri-viii-organisaient-fete-plus-chere-histoire-1835248.html