La nature devient un sujet très important dans l’Œuvre de Monet. Il la traduit sous toutes ses formes, présentant des champs, des jardins, de grandes étendues d’herbe. Habitées ou non, ces toiles reflètent des moments profonds de quiétude. Des instants volés, précieux, en famille ou entre amis, des portraits dressés où il capte magnifiquement bien l’instant.
2# Les coquelicots, 1873
Claude Monet, Les coquelicots (huile sur toile, 1873) / Claude Monet [Public domain], via Wikimedia Commons
3# Le déjeuner, 1873
Claude Monet, Le déjeuner (1873) / Claude Monet [Public domain], via Wikimedia Commons
4# Camille Monet et l’enfant au jardin, 1875
Claude Monet, Madame Monet and a child (1875) / Claude Monet [Public domain], via Wikimedia Commons
Les jeux de lumière
Ce que l’on apprécie tout particulièrement chez Monet ce sont ses jeux de lumière. Sa préoccupation première n’est pas tant de rendre compte de la réalité mais de jouer avec ce que la nature a de mieux à lui offrir. Traduire la lumière, capter ses effets sur l’architecture, sur la mer, sur les paysages : c’est toute la force de Monet ! Il met au point plusieurs travaux sériels afin de témoigner de la grande diversité de couleurs influencées par la lumière en fonction de l’heure de la journée.
La cathédrale de Rouen passionne tellement l’artiste qu’il réalise 30 tableaux représentant le portail occidental du monument entre 1892 et 1894. Chaque toile est peinte à un moment particulier de la journée et révèle une lumière tout à fait incroyable. Il renouvelle le procédé avec les falaises d’Etretat dont il dévoile la beauté à différentes périodes de l’année.
#5 Série des Cathédrales de Rouen (1892-1894)
Extrait de la série de Claude Monet, Les Cathédrales de Rouen (1874) / Claude Monet [Public domain], via Wikimedia Commons
#6 Série des Falaises à Etretat (1883-1886)
Extrait de la série des Falaises d’Etretat de Claude Monet : La Falaise d’Aval, Étretat (1885), Soleil couchant à Etretat (1883), Mer agitée à Étretat (1883)
Giverny : l’âme de Monet en peinture
Monet s’installe à Giverny en 1883. Pendant 40 ans, cet endroit devient son repère, son refuge. Aujourd’hui devenu un musée, on y découvre toute la beauté naturelle des paysages et des bassins que le peintre affectionnait tant. Il réalise une série de 12 tableaux avec pour seul sujet les nymphéas ! Le jardin d’eau et le pont japonais sont également des éléments que Monet a repris dans ses toiles grâce auxquelles la commune de Giverny est désormais mondialement connue !
7# Sur le bateau, 1887
Claude Monet, Sur le bateau (1887) / Claude Monet [Public domain], via Wikimedia Commons
#8 Le Bassin aux nymphéas, harmonie verte, 1899
Claude Monet, Water Lilies and Japanese Bridge (1899)
#9 Le jardin de l’artiste à Giverny, 1900
Claude Monet, Le jardin de l’artiste à Giverny (1900) / Claude Monet [Public domain], via Wikimedia Commons
Trois superbes expos dans des musées normands explorent la passion des impressionnistes pour l'eau douce et salée.
Pierre-Auguste Renoir. La Yole, 1875. Huile sur toile ; 71 x 92 cm. Londres, National Gallery, acquis en 1982.
L'histoire d'amour a commencé par un reflet rougeâtre, dispersé par des vaguelettes... Avec "Impression, Soleil levant" (aujourd'hui conservé au musée Marmottan), Claude Monet réalisait la première toile impressionniste à fleur d'eau dans l'avant-port du Havre. Le tableau a fait beaucoup de vagues et même donné son nom au mouvement. Mais les impressionnistes ont persisté, en posant leur chevalet près de la mer (les ports de Rouen et du Havre...), sur les quais de la Seine, ou les canaux de Venise. Pourquoi cette fidélité à l'eau ? Le festival Normandie impressionniste donne des éléments de réponse dans trois belles expositions en cascade : au musée des Beaux-arts de Rouen, de Caen et au musée d'Art moderne du Havre.
Le grand plongeon dans la modernité et les loisirs
On sait que les impressionnistes cherchent à rompre avec les peintres académiques de leur époque. Ils ne veulent plus créer en atelier, mais en plein air. Peindre, non plus des modèles professionnels éclairés par des lumières artificielles, mais s'inspirer au grand jour de la vie de leurs contemporains. Et l'eau va leur permettre de faire souffler une brise de modernité dans leurs toiles.
Claude Monet. Le pont d’Argenteuil, 1874. Huile sur toile ; 89,8 x 81,4 cm. Munich, Neue Pinakothek, Bayerische. Staatsgemäldesammlungen, 1912 im Rahmen der Tschudi-Spende erworben. (BPK, BERLIN, DIST. RMN-GRAND PALAIS / IMAGE BSTGS)
On peut s'en étonner aujourd'hui, mais le motif du pont industriel, par exemple, est totalement révolutionnaire pour l'époque. Et il y a beaucoup plus à voir dans ce tableau qu'une simple construction. D'abord, ce pont est bien un emblème du progrès, un édifice moderne pour l'époque, partiellement en métal. Il crée métaphoriquement un lien entre le passé et le présent. En plus, lorsque Monet le peint, en 1874, il vient d'être reconstruit après la guerre, il symbolise donc aussi le redressement de la France. D'un point de vue pictural, le pont suspendu entre l'eau et le ciel permet un découpage symétrique de la composition en trois bandes horizontales. Il donne surtout l'occasion aux peintres d'étudier le jeu des reflets sur une surface neutre. Pissarro et Caillebotte s'y intéresseront aussi.
Le progrès, c'est aussi montrer la transformation des loisirs, du moins pour les couches les plus aisées de la population, qui s'essaient de plus en plus aux plaisirs de l'eau.
Gustave Caillebotte. Canotier ramenant sa périssoire, 1878. Huile sur toile ; 73 x 93 cm. Richmond, Virginia Museum of Fine Arts. (VIRGINIA MUSEUM OF FINE ARTS / PHOTO KATHERINE WETZEL)
Gustave Caillebotte peint ici un canotier ramenant vers la rive sa "périssoire", une embarcation de l'époque proche du kayak. Et l'artiste, grand amateur de sport nautique, sait de quoi il parle. Vice-président du Cercle de la voile de Paris, il s'est lancé avec ferveur dans le yachting et a même gagné plusieurs courses à bord de voiliers. Héritier richissime (d'ailleurs mécène des impressionnistes), il est tout à fait représentatif de cette grande bourgeoisie qui part à l'assaut des jeux de l'eau.Il s'appuie sur ses observations sur le vif pour peindre fidèlement les reflets, avec cette belle palette de verts dans la lumière filtrée par les frondaisons. Vous remarquez le cadrage, très inhabituel et dynamique ? L'artiste s'est aussi souvent inspiré de photos, dont celles de son frère Martial.
John Singer Sargent. Deux femmes endormies dans une barque sous les saules, 1887. Huile sur toile ; 58 x 68,5 cm. Lisbonne, Museu Calouste Gulbenkian. (MUSÉE CALOUSTE GULBENKIAN / PHOTO CATARINA GOMES FERREIRA)
On l'oublie, mais les impressionnistes ont aussi révolutionné la peinture en introduisant simplement un peu de modestie dans leurs toiles. Finis les grands sujets littéraires ou mythologiques ! Ici, par exemple, John Singer Sargent, peintre mondain américain qui s'est inspiré de la petite touche impressionniste, représente simplement un moment de farniente ! C'est avec ce genre de scène charmante — deux belles endormies encadrées par les joncs et les branches tombantes d'un saule — que l'avant-garde a aussi secoué l'art de la fin du XIXe siècle. Le sujet, très simple, n'empêche pas une grande maîtrise technique pour rendre les vibrations de la lumière au contact de l'eau et des vêtements. Notez l'élégance des modèles : à l'époque, on s'habillait avec autant de soin pour sortir en ville que pour aller à la campagne ou à la plage.
Des vagues pour se jeter à l'eau
Si l'eau a tant passionné les impressionnistes, c'est surtout qu'elle s'est changée en un joyeux terrain d'expérimentation.
Pierre-Auguste Renoir. La Yole, 1875. Huile sur toile ; 71 x 92 cmLondres, National Gallery, acquis en 1982. (THE NATIONAL GALLERY, LONDRES, DIST. RMN / NATIONAL GALLERY PHOTOGRAPHIC DEPARTMENT)
Ici, par exemple, Auguste Renoir essaie de saisir différents types de reflets. Remarquez comme les ridules calmes de l'eau, en haut à gauche, s'opposent à celles beaucoup plus contrastées à droite. L'artiste cherche aussi subtilement à rendre la sensation de mouvement avec ce bateau qui semble vouloir sorti du cadre et ces discrètes notes jaunes et blanches — l'écume — le long de l'embarcation.
On découvre aussi que Camille Pissarro, très impressionné par la série des cathédrales de Monet, s'est lancé dans le même type de projet, mais en représentant le port du Havre. Regardez les tableaux ci-dessous, quasiment identiques. Le sujet —un simple port — n'est qu'un prétexte pour étudier l'influence des variations de la lumière et de la météo.
Camille Pissarro. L’Anse des Pilotes et le brise-lames est, Le Havre, après-midi, temps ensoleillé, 1903. Huile sur toile ; 53 x 64 cm.Le Havre, MuMa - Musée d’art moderne André Malraux. (LE HAVRE, MUMA / PHOTO FLORIAN KLEINEFENN)
Camille Pissarro. L’Anse des Pilotes et le brise-lames est, Le Havre, 1903. Huile sur toile ; 46 x 55 cm. Collection particulière. (DALLAS MUSEUM OF ART)
Pour l'anecdote, une maladie des yeux contraignait Pissarro à peindre en intérieur. Il choisit donc, au Havre, une chambre d'hôtel permettant d'observer l'activité du port fluvial. Ici, il est au Continental, dans une pièce possédant trois fenêtres... qui définiront le cadre de ses peintures. Mais regardez bien le cadrage, justement, il n'est pas rigoureusement le même, comme dans les séries de Monet : c'est parce que Pissarro cherche aussi à rendre l'agitation du port, et que si un voilier ou une foule en marche l'intéressent dans sa composition, il les intègre à son tableau.
Edgar Degas. Petites paysannes se baignant à la mer, vers le soir, 1875-1876. Huile sur toile ; 65 x 81 cm. Collection privée. (PHOTOGRAPHY BRYAN RUTLEDGE B.A.)
Les marines sont aussi l'occasion de toiles très personnelles qui peuvent surprendre. Comme lorsque le sage Edgar Degas, amateur de petites danseuses et de courses hippiques, imagine —ci-dessus — des baigneuses nues, monumentales, qui semblent se raidir à cause du froid. Leurs positions très suggestives inspireront en tout cas Gauguin, qui a peint lui aussi de nombreuses déesses marines à la peau cuivrée.
Comme l'explique Sylvain Amic, directeur des musées de Rouen, les impressionnistes s'intéressent à l'eau, "parce qu'il s'agit de l'un des seuls espaces de liberté des peintres de l'époque". En ce temps-là, on demande d'abord aux artistes de faire ressemblant. L'eau, avec ses reflets qui brouillent le réel, se prête aux expérimentations de forme et de couleur les plus folles sans choquer le public ou les collectionneurs. Il est intéressant, d'ailleurs, de voir l'importance que l'élément aqueux a fini par prendre dans les toiles de Claude Monet. Le chef de file impressionniste avait même aménagé un bateau-atelier en 1871 pour peindre des points de vue impossibles à représenter depuis la rive. En voyage de noce, à Venise, il passera son temps sur le bord des canaux.
Claude Monet. Venise, le palais Contarini, 1908. Huile sur toile ; 92 x 81 cm. Saint-Gall, Kunstmuseum, acquis par la Fondation Ernst Schürpf. (SAINT GALL KUNSTMUSEUM)
Au fil de son séjour et des tableaux, l'eau "grimpe" inexorablement et semble submerger les toiles. L'élément aqueux contamine même la surface des bâtiments : remarquez comme le palais Contarini prend ici la couleur bleue.
Mais Monet, plus tard, ira encore plus loin. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à faire un tour à l'Orangerie, à Paris. C'est là que sont exposés ses gigantesques nymphéas, son testament pictural, dont il a fait don à la France. Les plus grands, longs de 17 mètres, ne représentent rien d'autre que de l'eau.
Publié le 31/05/2016.Mis à jour le 01/02/2018 à 09h01.
A la fin du XIXe siècle, un petit groupe de peintres délaisse l'art académique en vogue. Raillés à leurs débuts, Monet, Manet, Cézanne et consorts font pourtant rapidement partie du paysage artistique. Alors que s'ouvre la troisième édition du Festival Normandie Impressionniste, genèse d'un mouvement qui passionne toujours.
C'est une lassitude naissante. Alors qu'un large public se rue aux expositions consacrées à la peinture impressionniste, l'ennui se lit dans certains regards praticiens. La moue est de mise. L'élite — ou ce qui se prend pour telle — se définit souvent elle-même par rapport à la masse et à ses engouements. Il faut aimer le rare et se méfier des enthousiasmes populaires. C'est l'une des formes du snobisme. L'industrie culturelle n'arrange rien. L'impressionnisme, qui a désormais son festival en Normandie, est devenu la Thaïlande de la peinture : une usine touristique. A Giverny, l'ancienne demeure de Claude Monet (1840-1926) prend une allure disneyenne. Les autocars garés dans les immenses parkings déversent des flots de badauds rigolards et sympathiques. Partout les expositions se multiplient, et avec elles les produits dérivés — on peut même y acheter des graines de nymphéa. Les musées adoptent le mercantilisme des supermarchés. L'impressionnisme se consomme. Il fait recette.
Il y a un siècle et demi, l'élite et le peuple s'accordaient pourtant pour dédaigner les premiers signes de cet art nouveau. Le monde changeait. La bourgeoisie triomphait. Grâce à la révolution industrielle, elle pouvait à présent dominer la nature, l'asservir, l'exploiter. L'art académique — les Cabanel, Baudry, Meissonier — lui offrait l'image valorisante de son succès : une certaine perfection de la touche et une idéalisation du sujet qui lui garantissaient, pensait-elle, d'être l'héritière de l'aristocratie défunte et de son art. Elle s'inventait une généalogie. Elle ne s'était pas rendu compte que la peinture de Manet ou celle du jeune Monet suivait le cours de l'Histoire et son bouleversement, qu'elle prenait en compte les découvertes scientifiques récentes et partageait avec elle, la bourgeoisie, certaines valeurs, en particulier le travail et le progrès.
Les origines
En 1857, Charles François Daubigny (1817-1878) se fait construire un petit bateau muni d'une grande cabine, le Botin (la petite boîte), afin d'étudier les effets de la lumière sur l'eau — l'invention du tube de peinture permet désormais aux artistes d'oeuvrer sur le motif. Daubigny navigue sur l'Oise et la Seine. Il travaille en plein air. On parle beaucoup, à propos de la naissance de l'impressionnisme, de l'apparition de la photographie et de la théorie des couleurs de Chevreul. La première aurait poussé les peintres à abandonner le portrait pour le paysage et la seconde les aurait instruits sur la loi des contrastes simultanés des couleurs (une couleur change de tonalité lorsqu'elle est à proximité d'une autre couleur). On a aussi prétendu, à tort, que les impressionnistes se méfiaient de la photographie alors que la charge la plus violente contre cette technique nouvelle vient d'un artiste classique, Jean Dominique Ingres (1780-1867). Mais on parle peu de Daubigny.
Daubigny est fasciné par la nature et la lumière. Au milieu du XIXe siècle, cette foucade n'a pas bonne presse. Baudelaire, dont on vante si souvent la clairvoyance, écrit, dans son compte rendu du Salon de 1859 : « J'avouerai avec tout le monde que l'école moderne des paysagistes est singulièrement forte et habile ; mais dans ce triomphe et cette prédominance d'un genre inférieur, d'un culte niais de la nature, non épuré par l'imagination, je vois un signe évident d'abaissement général. » Ici, le mot qui importe est « imagination ». Jusque-là, l'histoire de la peinture est celle d'un imaginaire ; avec les peintres de Barbizon (Corot, Millet ou Théodore Rousseau), auxquels est associé Daubigny, on passe à une peinture de la perception : ils peignent, comme les impressionnistes un peu plus tard, le monde tel qu'ils le voient, avec leur regard de peintres. « L'imaginaire traditionnel disparaît de la peinture, écrit l'historien de l'art Gaëtan Picon (1) , parce qu'il disparaît de l'esprit, de la société. » Ainsi les nus de Manet, celui de l'Olympia (1863) ou celui du Déjeuner sur l'herbe (1863), n'évoquent plus les Vénus antiques mais montrent une femme ordinaire — et pour Olympia, qui plus est, une cocotte.
L'importance de Daubigny, qui se déclare, en 1865, « chef de l'école de l'impression », ne s'arrête pas au tableau lui-même. Membre du jury des Salons de 1866 et 1868, il fait accepter les jeunes Pissarro, Renoir, Cézanne, Bazille, Degas, Monet, Sisley et Berthe Morisot. En 1870, réfugié à Londres durant la guerre, il présente Monet à son marchand, Durand-Ruel, qui deviendra le soutien des peintres impressionnistes. Vers la fin de sa vie, Daubigny rencontrera des problèmes avec la critique et l'institution. Présenté au Salon de 1873, La Neige est sévèrement jugé car on pense la toile inachevée. Or, c'est cette même accusation que subiront en 1874 les œuvres des jeunes impressionnistes : ils ne finissent jamais leurs tableaux.
Les débuts
Tout commence à l'aube des années 1860, dans l'école privée dirigée par le peintre Charles Gleyre que fréquentent Monet, Bazille, Sisley et Renoir. Gleyre, par ailleurs professeur aux Beaux-Arts de Paris, défend un art idéal alors que seule la réalité intéresse ses élèves. L'art idéal consiste à embellir ce qui peut apparaître laid. Un pied peint par Monet, par exemple, opposera Gleyre qui le voudrait beau au jeune artiste qui le peint tel qu'il le voit. L'art idéal transforme le réel en imaginaire — la femme en Vénus, l'homme en Hercule, le paysage en Eden. La bourgeoisie l'adore.
De cette bourgeoisie fortunée est issu Frédéric Bazille. Doté, il peut aider ses amis démunis — les peintres, n'étant plus les protégés de l'Eglise et de l'aristocratie, paient cher leur liberté. Renoir et Monet travaillent dans son vaste atelier. Tous fuient l'enseignement de Gleyre et se tournent vers Edouard Manet, qu'ils rencontrent en 1866 dans un bistrot de la place Clichy, le Café Guerbois. Ensemble, ils cherchent une alternative au Salon annuel auquel la plupart d'entre eux n'ont pas accès (ce n'est pas le cas de Monet, qui, en 1865, expose avec succès deux paysages, puis, l'année suivante, La Femme en robe verte). Le refus d'idéalisation caractérisant leurs œuvres n'échappe pas à Zola, adepte du réalisme initié par Millet et Courbet. Dans le quotidien L'Evénement, l'écrivain les défend en fulminant contre le principe du Salon qu'il compare à un « immense ragoût artistique ». Mais la guerre entre la France et la Prusse, déclarée le 19 juillet 1870, sépare un temps le groupe. Et le 28 novembre, lors de la bataille de Beaune-la-Rolande, Frédéric Bazille est tué (2) . Il a 28 ans.
Les expositions
Le groupe se reforme après la guerre, en 1872. Il fréquente maintenant un café de Pigalle, la Nouvelle Athènes. Bazille disparu, c'est le marchand Durand-Ruel qui subvient (à peu près) aux besoins des artistes en leur achetant des tableaux. Toujours opposés au principe du Salon, aussi bien l'officiel que celui des Refusés, les jeunes gens créent le 23 décembre une Société anonyme coopérative d'artistes peintres, sculpteurs et graveurs, et le 15 avril de l'année suivante organisent une grande exposition dans les anciens ateliers du photographe Nadar. Vingt-neuf artistes, dont Félix Bracquemond et Eugène Boudin, venus sur le tard rallier le mouvement, y participent. Une centaine de toiles sont montrées. L'une d'elles, Impression, soleil levant (1872), de Monet, vaut à l'ensemble, sous la plume moqueuse du critique Louis Leroy, le surnom d'« impressionnisme ». Il restera. La plupart des œuvres étant composées de petites touches colorées juxtaposées, le public ne comprend pas pourquoi ce qu'il voit sur la toile ne ressemble plus à ce qu'il voit autour de lui. Il raille.
La deuxième exposition, l'année suivante, organisée par Durand-Ruel dans sa galerie louée aux artistes, offre une place importante à Ludovic-Napoléon Lepic. Cofondateur de la Société anonyme coopérative, ancien élève de Gleyre, ami intime de Degas, Lepic est un rejeton de la noblesse d'Empire dont le style réaliste a peu à voir avec l'impressionnisme. Le public boude toujours, la presse se moque, et seul Sisley voit ses tableaux, on ne sait trop pourquoi, encensés. Les premières dissensions apparaissent. Pissarro et Cézanne fondent un groupe dissident, l'Union ; Degas s'éloigne ; un nouvel adhérent arrive : Gustave Caillebotte.
Caillebotte peint d'après photographies, dans un style plus réaliste qu'impressionniste — « une piètre chose », juge Zola. Mais il est riche et généreux. Il achète beaucoup de tableaux à ses nouveaux amis. Grâce à lui se tient, en avril 1877, la troisième exposition dans un appartement. Cézanne y revient avec des paysages de l'Estaque. Zola défend Monet, tandis que Stéphane Mallarmé prend fait et cause pour Manet. Le public se moque. L'exposition devient une promenade amusante. On s'y habitue. On y vient comme à Guignol. Et peu à peu, malgré ou grâce au persiflage, la peinture impressionniste s'installe dans le paysage artistique parisien.
Ainsi, chaque année jusqu'en mars 1882, se tient l'exposition de la Société anonyme coopérative. Certains partent et d'autres apparaissent : Paul Gauguin, en 1879, provoquant le départ temporaire de Monet, Renoir, Cézanne et Sisley, qui n'aiment pas sa peinture ; ou l'Américaine Mary Cassatt. L'ultime exposition, après trois ans d'arrêt, a lieu en 1886, mais entre-temps Manet est mort, et Seurat et Signac ont inventé le divisionnisme (ou le pointillisme ou le néo-impressionnisme), principe pictural où il ne s'agit plus tant d'exprimer une impression que d'appliquer rigoureusement le concept du contraste simultané des couleurs inventé par Chevreul.
Les paysages
Il est tout à fait remarquable que la grande majorité des œuvres des peintres impressionnistes, à l'heure où le monde bascule, où débute ce que Paul Valéry nommera plus tard la « transformation profonde, rapide, irrésistible de toutes les conditions de l'action humaine », évitent de représenter les signes de la révolution industrielle. Ils recherchent au contraire des lieux qui en sont préservés. C'est un véritable jeu de cache-cache — et même dans sa série de douze toiles consacrées à la gare Saint-Lazare (1877), Monet se passionne beaucoup plus pour la sensation lumineuse créée par la fumée des locomotives s'élevant dans le ciel et sous la verrière que pour le train lui-même. Plutôt que les usines et les ouvriers, les peintres cherchent à représenter la nature, la mer et la campagne — la lumière.
Parmi ces lieux préservés figure la Normandie. Monet, né à Paris, passe son enfance au Havre. En 1858, à 18 ans, il y rencontre Eugène Boudin, né à Honfleur, grand peintre de marines qui l'initie à la peinture de paysages. Après son service militaire en Algérie, en 1862, il retrouve Boudin et se lie d'amitié avec le Néerlandais Jongkind, qui, comme Boudin, peint des paysages marins sur le motif. Tous trois fréquentent la ferme Saint-Siméon, une auberge située sur les hauteurs de Honfleur où Boudin a ses habitudes. En 1864, Monet y emmène Frédéric Bazille, qu'il vient de rencontrer chez Gleyre. Puis, alternant avec les séjours à Paris, le peintre ne cesse de suivre le cours de la Seine, s'installant à Vétheuil en 1878, puis, en 1883 et jusqu'à sa mort, à Giverny.
De là est née l'idée que l'impressionnisme avait des bases normandes. La plupart des peintres — Manet à Cherbourg, Morisot à Fécamp, Degas au Pin-au-Haras, Gauguin à Dieppe, Pissarro au Havre — font de brefs séjours en Normandie. Renoir va bien passer à partir de 1879 plusieurs étés près de Dieppe chez le riche banquier Paul Bérard, où il peint de nombreux tableaux, mais son intérêt ne le porte pas tant vers le paysage que vers les confortables revenus que ça lui assure. Quant à Sisley, c'est aussi à l'invitation d'un collectionneur, Paul Dépeaux, qu'en 1894 il quitte Moret-sur-Loing pour séjourner à Mesnil-Esnard, près de Rouen. En réalité Pissarro préfère les bords de l'Oise, Sisley, ceux du Loing ; Renoir et Cézanne, la Méditerranée, et Degas, plus Degas qu'impressionniste, Paris.
La critique
Degas, un peintre impressionniste ?
Peinture, dessin
Les artistes
Une photographie prise en 1873 à Auvers-sur-Oise montre un groupe d'artistes impressionnistes posant dans le jardin d'une maison. Paul Cézanne est assis sur un banc en bois ; il regarde le sol. Lui faisant face, debout, Camille Pissarro, la tête baissée, regarde la même chose que Cézanne : rien. Autour d'eux figurent trois autres peintres, Armand Guillaumin, Victor Vignon et Frédéric Cordey. Si le premier est passé à la postérité, l'histoire a laissé dans l'ombre les deux autres. Ils partagent ce purgatoire avec Pierre Prins et Lepic (pourtant fondateurs de la Société anonyme coopérative), Adolphe-Félix Cals ou Stanislas Lépine. Et si l'on connaît Félix Bracquemond on oublie son épouse, Marie, l'une des trois femmes de l'impressionnisme avec Mary Cassatt et Berthe Morisot.
On les néglige parce qu'ils ne sont pas de très grands artistes, parce que leur peinture n'atteint pas le niveau (exceptionnel) de celle de Manet, de Monet, de Degas ou de Cézanne. On néglige aussi les étrangers, parce que l'impressionnisme est une affaire française — pourtant, Nicolae Grigorescu (1838-1907), considéré comme le plus grand peintre roumain, formé à Paris près de Corot et de Daubigny, adepte de la peinture sur le motif, au réalisme mâtiné d'impressionnisme, magnifique portraitiste, mériterait un peu plus de considération. Mais pourquoi l'impressionnisme est-il une affaire française ?
Selon Gaëtan Picon, cela tiendrait à « cette tendance propre au génie français à transformer (pour le meilleur ou pour le pire) les découvertes spontanées et individuelles en un projet réfléchi et commun, le penchant toujours vers la doctrine et vers l'école ». Cela, ajouté à la forte concentration d'artistes à Paris, expliquerait que les Anglais, dominant la peinture de paysage au début du siècle avec Constable (1776-1837), Turner (1775-1851) et Bonington (1801-1828), aient raté ce train de la modernité. Mais rendons-leur justice : leurs oeuvres marquent profondément Monet et Pissarro lors de leur séjour à Londres en 1870.
La postérité
Le mépris amusé ne dure pas. Dès la fin du siècle et au début du suivant, le style impressionniste se répand à l'Est comme à l'Ouest, en France comme aux Etats-Unis, jusqu'à devenir la règle — et même un certain académisme —, alors que les principaux acteurs français, Degas, Monet, Cézanne ou Gauguin, s'en sont depuis longtemps écartés. L'aventure de l'art moderne que ces derniers ont initiée se développe, avec ses mouvements successifs, ses batailles, ses héros. Mais au-delà des influences directes, Manet puis à sa suite les impressionnistes ont profondément bouleversé l'art — il y a un avant et un après. Ils ont fait disparaître la narration (la fiction) au profit de la peinture seule. « L'accent fondamental de la modernité, écrit Gaëtan Picon, n'en demeure pas moins lié à l'absence de toute signification extérieure au visible. » Un siècle après Manet, l'artiste américain Frank Stella ne dit pas autre chose : « Ma peinture est fondée sur cette réalité qu'il n'y a rien d'autre que ce que l'on voit. »
Mais un mouvement inverse, revenant au sujet, à l'histoire, à la glose, se développe au début du XXe siècle. Marcel Duchamp (et son dégoût de la peinture rétinienne) en est à l'origine. Le surréalisme et ses avatars, revenant à un art de l'imaginaire, le confortent. Aujourd'hui, une partie de l'art contemporain s'en nourrit au point que beaucoup d'oeuvres ne tiennent que grâce au discours et aux « significations extérieures ». Elle réclame du commentaire, de l'actualité, de la dénonciation, du social, du politique, de l'indignation, tout ce à quoi l'impressionnisme, en plein bouleversement social et économique, demeura indifférent. Sans doute en souffre-t-il ? Les modes façonnent nos regards. Elles suscitent parfois de la lassitude.
En Normandie, l'été sera impressionniste
Jusqu'au 26 septembre, dans toute la Normandie, se tient la troisième édition du Festival Normandie Impressionniste. De nombreuses expositions sont organisées dans les musées de la région. Ainsi à Rouen, le musée des Beaux-Arts présente « Manet, Renoir, Monet, Morisot... Scènes de la vie impressionniste » (des tableaux montrant l'intimité des peintres, leur famille...) ; au Havre, le musée des Beaux-Arts, sous le titre « Eugène Boudin, L'atelier de la lumière », montre deux cents peintures d'Eugène Boudin ; à Caen, le musée nous fait découvrir l'œuvre de Frits Thaulow (1847-1906), un paysagiste norvégien qui, après avoir découvert l'impressionnisme à Paris en 1874, s'installe en France en 1892 ; à Honfleur, le musée Eugène-Boudin se penche sur la représentation d'« Etre jeune au temps des impressionnistes (1860-1910) » ; à Giverny, le musée des Impressionnismes expose Gustave Caillebotte ; et au musée de Vernon sont montrés des portraits de femmes parmi lesquels figure Marie Bracquemond, l'épouse de Félix.
Nous sommes à la fin du XIXème siècle, en France. Avec l'avènement du Second Empire (1852-1870), Napoléon III, régent hautement autoritaire, a instauré une politique culturelle basée sur l'encensement de la grandeur de l'Empire. Les peintres académiques de l'époque peignent volontiers des scènes bibliques, mythologiques ou emblématiques avec des procédés conventionnels et établis : les contours sont lisses, nets et précis, les variations des couleurs sont douces et atténuées quand elles ne sont pas exacerbées par l'utilisation du clair-obscur. Pourtant, une poignée d'artistes, issue des classes populaires, va provoquer une rupture artistique en créant un nouvelle façon de peindre qui va fasciner les générations futures : L'impressionnisme. "Un matin, l'un de nous manquant de noir, se servit de bleu : l'impressionnisme était né." Auguste Renoir.
L’impressionnisme est donc un courant né dans la seconde moitié du XIXe (1874-1886), et fut un mouvement révolutionnaire à ses débuts du fait de sa modernité jugée parfois "scandaleuse". Ce courant remis en effet en cause les siècles antérieurs de peinture "codifiés", en représentant par exemple le "nu" qui était jusqu’alors totalement rejeté par l’église. Citons par exemple l’oeuvre de Manet "Le déjeuner sur l’herbe" qui représentait une femme nue et qui lui valu l’envoi de son œuvre au Salon des Refusés. Les impressionnistes se caractérisaient donc par leur libre choix des thèmes et ce souhait de reproduire une "impression instantanée", d’où le terme impressionnisme.
Le changement se fait aussi dans l'utilisation de la peinture, ils utilisent une technique qui va donner son nom au mouvement, car les toiles évoquent avant tout une... impression.Ils vont se servir de la juxtaposition des pâtes teintées pour obtenir les teintes (un vert = une touche de jaune déposée sur une couche de bleu) mais aussi les reliefs et les contours. L'ensemble de la peinture n'est que l'accumulation de petites touches de pâtes déposées sur la toile, mais qui donnent des petits mouvements vivants jamais obtenus jusque là, comme si les toiles étaient des champs d'herbes colorées balayées par le vent. Ce sont des peintres de la lumière. Les peintres n’utilisent pas de noir mais plutôt des couleurs claires et souvent pures. Par la juxtaposition de couleurs claires et vibrantes, la reproduction sur la toile d'impressions fugitives, par des traits de brosses rapides et fragmentés, les impressionnistes ont renouvelé leurs sujets.
Le 15 avril 1874 à lieu la première exposition impressionniste, une trentaine de peintres exposent leurs œuvres dans l'atelier de leur ami, le photographe Félix Tournachon, plus connu sous le pseudonyme Nadar, au 35, boulevard des Capucines. Nombre de ces peintres d'avant-garde ont déjà participé onze ans plus tôt au "Salon des Refusés" autour d'Édouard Manet. L'atelier de Nadar reçoit la visite d'un certain Louis Le Roy, critique du journal Le Charivari. Il ironise sur ces artistes qui se détournent de la manière académique en vogue sous le Second Empire et au début de la IIIe République. Il intitule son article "L'exposition les impressionnistes", d'après le titre d'un tableau de Claude Monet, Impression soleil levant (1872), qui fait partie de l'exposition.
L’Impressionnisme tire donc son nom d’un tableau de Monet, Impression soleil levant, peint au Havre en 1872. Cette toile reflète à merveille une manière de peindre qui cherche à saisir l’instant éphémère, qui privilégie la couleur par rapport à la forme et qui laisse l’œil du spectateur recomposer ce que la touche fragmentée du peintre avait dissocié. En choisissant ce tableau pour cible de ses railleries et en qualifiant d’Impressionnistes les adeptes de cette manière de peindre, le critique satirique Louis Leroy n’imaginait pas à quel point il était perspicace : ce faisant, à la fois il révélait la naissance d’un courant pictural en quête de lumière, de plein air et d’impressions fugitives et il témoignait de l’origine géographique de ce mouvement.
Les principaux représentants de l'impressionnisme sont en France : Claude Monet, Pierre-Auguste Renoir, Camille Pissarro, Alfred Sisley, Paul Cézanne, Edgar Degas, Berthe Morisot, Frédéric Bazille. En Allemagne : Max Liebermann, Corinth, Slevogt. En Grande-Bretagne : Philip Wilson Steer. En Italie : Segantini. Le mouvement impressionniste proprement dit s'achève en 1886 avec la dernière grande manifestation du groupe. Ce mouvement donne naissance à un autre mouvement, le post-impressionnisme. Il s'étale de 1885 à 1915 et représente le synthétique, le symbolisme. C'est une approche plus scientifique de la peinture.
L'influence de l'Impressionnisme se perpétue ensuite dans le néo-impressionnisme et le pointillisme d'un Seurat ou d'un Signac et marquera notamment l'oeuvre de Vincent Van Gogh, avant d'être dépassée par le fauvisme et l'expressionnisme. Ses principes seront repris au XXe siècle par le tachisme et l'Op'Art. Si l'intérêt du public est aujourd'hui considérable pour la peinture impressionniste, en témoignent les récentes expositions à succès, une littérature abondante et des ventes inédites, il ne faut pas oublier qu'à leur époque, les tableaux du genre apparurent d'une modernité scandaleuse aux yeux de leur contemporains.
"Un matin, l'un de nous manquant de noir, se servit de bleu : l'impressionnisme était né." Auguste Renoir.